Fleches > L'Arc jurassien de l'à peu près, histoire et préhistoire
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L'Homme du Bichon,
un beau Cromagnon

Extrait de Morel 1993, photo Y. André

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

Carte de circulation du silex au Mésolithique moyen (vers 8000 av. J.-C.) dans l'est de l'Arc jurassien, des gisements de silex (triangles rouges) sur les sites (cercles jaunes).
 
Données de J. Affolter, 2004.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Couverture du fascicule extrait de
Voruz 1992

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’arc et la flèche : saga historique en X épisodes

 

Le Seigneur ne s’en est pas remis au hasard lorsqu’il décida de créer l’Univers. Il y réfléchit longuement et fit mûrir son projet pendant toute une éternité. Il butait sur un problème insoluble et ne trouva pas la solution, tout Dieu qu’il était. Sa Toute Puissance n’y fit rien : s’il faisait naître l’animal, l’être humain, il créait en même temps les conflits, d’abord familiaux, puis sociaux : la guerre était inévitable. Cela le choquait dans sa philosophie de pacifiste, mais il s’y résolut en se disant que cela pourrait lui servir de passe-temps, l’éternité n’en finissant pas.

Il décida cependant de mettre en place des obstacles pour séparer les groupes humains et repousser au plus tard l’invention de l’acte belliqueux. Avec le déluge, il créa mers et océans, séparant les terres, donc les ethnies et tribus, et il érigea des chaines de montagnes dans les grandes régions qui subsistaient.

Mais, grave erreur, c’était méjuger des subtilités des circonvolutions du cerveau mis dans la boîte crânienne de l’homme. Le Bon Dieu, dans sa solitude sidérale, avait parfois quelque tendance à la dépression et n’arrivait plus à estimer à leur juste valeur toutes les qualités de ses créations. Malgré sa petitesse et grâce à sa grandeur d’esprit, l’Homo sapiens s’ingénia donc très rapidement à fabriquer toutes sortes d’armes pour agresser son voisin, par-dessus les chaînes de montagne.

C’est ce que l’on va démontrer ci-dessous en s’appuyant sur des découvertes archéologiques faites dans la Chaîne jurassienne. Les lignes qui suivent sont donc le résultat de recherches scientifiques, rigoureuses, sérieuses, vérifiées, certifiées exactes et accompagnées de raisonnements irréfutables, donc jamais remis en question.

 

 1er épisode

Ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.

Il y en eut probablement d’autres, antérieures, qui restent à découvrir, mais la plus ancienne tentative connue d’agresser son voisin de l’autre côté du Jura, sans prendre de risques, soit en lançant des traits par-dessus la chaîne de montagne, fut un double fiasco.

Il y a 13000 ans, à l’époque dite azilienne, on décochait encore ses traits à la main et, bien sûr, on ne parvenait pas à les faire franchir les crêtes du Jura, même en visant par les cols, les cluses, voire les reculées. Inventé quelques millénaires auparavant, le propulseur, sorte de bâton à crochet permettant d’envoyer une sagaie avec beaucoup plus de puissance, se devait d’être mis en oeuvre.

Ainsi, un jour où le vent était favorable, une sagaie fut lancée avec force à l’aide d’un propulseur depuis le pied du Jura (on n’a jamais su depuis quel côté le coup était parti), mais elle n’atteignit cependant que la région où s’érigea plus de 12000 ans plus tard La Chaux-de-Fonds. La sagaie ne porta donc aucun préjudice au voisin de l’autre côté de la montagne mais, par malheur, en retombant, blessa mortellement un ours brun femelle qui hurla de douleur. A ce cri, le lanceur de sagaie comprit avoir manqué sa cible ; dépité, il se consola en réalisant qu’il allait pouvoir se tailler une doudoune en peau épaisse, bienvenue pour la prochaine saison froide. Il se dit qu’il mettrait les poils à l’intérieur pour éviter que la neige et le givre s’y accrochent. Il retournerait sa veste (expression qui, aujourd’hui, souligne l’influence de la chasse au bien-être sur l’évolution de la pensée, notamment dans les milieux politiques). Il grimpa donc sur les sommets jurassiens et retrouva la grotte où l’animal s’était réfugié pour mourir en paix tout en proférant ses cris de douleur. Il y pénétra, sûr de son affaire, une torche à la main. Mais, un souffle d’air éteignit sa faible lumière ; il trébucha et, voulant se rétablir, glissa sur le sol humide et pentu ; il tomba sur l’ours qui eut encore juste la force d’occire son agresseur de quelques coups de pattes et de griffes avant d’exhaler, lui aussi, son dernier souffle. Justice était bien rendue, implacable et sans possibilité de faire appel. Dès lors, un profond et lourd silence régna en ces lieux obscurs pendant plusieurs milliers d’années.

De cette aventure vint l’expression la peau de chagrin. Les deux squelettes ont été retrouvés pêle-mêle et des éclats de silex sont encore fichés dans une des vertèbres cervicales de l’ours. Cette histoire tragique fit la une des journaux neuchâtelois 13000 ans plus tard, même si la nouvelle n’était pas des plus fraîches, et la grotte du Bichon devint célèbre pour un temps.

Sources :
Chauvière F.-X. (dir.) La grotte du Bichon : un site préhistorique des montagnes neuchâteloises. Hauterive, Laténium, 2008, 172 p. (Archéologie neuchâteloise 42).
Morel P. La grotte du Bichon (La Chaux-de-fonds, canton de Neuchâtel, Suisse). In : Cupillard C. et Richard A. (dir.). Les derniers chasseurs-cueilleurs du massif jurassien et ses marges. Lons-le-Saunier, Centre jurassien du Patrimoine, 1998, p. 88-93.
Morel P. Une chasse à l'ours brun il y a 12000 ans: nouvelle découverte à la grotte du Bichon (La Chaux-de-Fonds). Archéologie suisse, 16/3, 1993, p.110-117.

 2e épisode

Le Grand Organisateur resta perplexe, à la fois sur la naïveté humaine et sur les conséquences des saisons sur l’homme : pas assez poilu, il se les gelait et devait donc lutter contre le froid. Le feu ne suffisait pas. Rendre l’homme plus poilu risquait d’amener de longues discussions sur une possible origine simiesque de l’individu en question alors que c’était Lui qui l’avait créé ! De plus, c’était programmer des toiles peintes peu amènes : un nu féminin couvert de poils ? Sa libido en prit un coup et la perplexité ne fit que croître. Mieux valait ne rien changer : l’art, et pas seulement lui, y perdrait beaucoup trop.

L’art de décocher des flèches à bon escient

Pour vaincre l’ennemi sis sur l’autre flanc de la montagne jurassienne, l’homme devait donc inventer des armes plus efficaces pour franchir la chaîne. Après moult essais, on privilégia l’arc à la fronde ; il avait l’avantage de pouvoir aussi être utilisé en forêt pour la chasse au sanglier, au cerf et aux nouvelles espèces animales coutumières d’un climat tempéré : le réchauffement climatique s’avérait plus stable et beaucoup plus durable que prévu et, malgré quelques retours du froid, il était indéniable que les neiges éternelles et les glaciers des sommets jurassiens avaient disparu pour un certain temps.On se trouve, en gros, vers 9000 av. notre ère. D’immenses forêts envahissaient peu à peu tout l’espace disponible. Mammouths, rennes et autres espèces animales, habitués aux rudes hivers jurassiens et aux plaines herbacées, étaient partis plus au nord à la recherche de plus de fraîcheur et de moins d’arbres. En forêt, l’arc était donc de loin l’arme la plus efficace, la flèche pouvant être décochée silencieusement et avec des gestes discrets.

La mise au point de cette nouvelle arme fut laborieuse, les flèches partant dans tous les sens, comme les routes jurassiennes aujourd’hui. Il n’était pas évident de trouver des bois bien rectilignes, de coller sur ces hampes des barbelures et des pointes de flèche en silex taillé symétriques et équilibrées, et d’avoir des tendons de bonne qualité pour servir de corde (pas encore inventée) à l’arc. Le bois de l’arc fut aussi l’objet de bien des débats. Soit il était trop cassant, soit il était beaucoup trop rigide et il fallait une force herculéenne pour le bander, ce qui en fit tout une odyssée, soit il était trop mou ; après beaucoup de mais et de si, on retint l’if proposé par des insulaires, bretons par la suite.

Pendant longtemps, en fait jusqu’à ce que l’homme arrête de bouger tout le temps et qu’il se sédentarise, rares étaient les flèches qui atteignaient une cible humaine sur l’autre flanc de la montagne jurassienne, d’autant plus qu’on n’y voyait pas grand chose avec ces sommets entre deux. Certes, parfois, on réglait un problème de famille en disant qu’une flèche ennemie avait, très malencontreusement, atteint l’amant encombrant ou la femme adultère. On prouvait le fait en montrant que la pointe de flèche qui avait porté le coup mortel était extraite d’un matériau siliceux qui n’était pas local. Il est vrai qu’aujourd’hui les archéologues retrouvent des pointes et autres traits ou armatures qui proviennent de gisements de silex sis de l’autre côté de la montagne ; ces savants parlent alors de déplacements, d’échanges, voire de commerce, ayant beaucoup de peine à croire aux actes de guerre. Leur rêve d’un passé idéal, d’un paradis perdu, n’est guère compatible avec des mœurs trop humaines.

Sources : 

Affolter J. Provenance des silex préhistoriques du Jura et des régions limitrophes. Hauterive, Laténium, 2002, 2 vol. 344 p. (Archéologie neuchâteloise 28).
Cupillard C. et Richard A. (dir.). Les derniers chasseurs-cueilleurs du massif jurassien et ses marges. Lons-le-Saunier, Centre jurassien du Patrimoine, 1998, 230 p.

3e épisode

Mettant tous ses neurones et synapses en connexion, le Grand Ordinateur dodelinait du chef, tout à la fois déçu des faiblesses physiques et mentales de ses créatures et émerveillé de leur créativité dans la nuisance : être ou ne pas être ? Fallait-il nettoyer la terre et faire disparaître l’humanité, bête et stupide… mais parfois subtile, artiste et créatrice… La nonchalance, peut-être causée par les langueurs de l’éternité, l’emporta et rien ne fut changé. (Encore une occasion perdue !)

  Comment faire feu de tout bois

Comme tout a une fin, un beau matin, des dames préhistoriques du Mésolithique en eurent marre de devoir toujours préparer les bagages pour un nouveau déplacement, leurs hommes ne tenant pas en place ; ces femmes du voyage aspiraient à une vie paisible entre quatre murs après plusieurs centaines de milliers d’années de nomadisme. Sans prôner l’égalité des sexes, ce qui n’était pas de bon ton vers 5000 avant J.-C., certains de ces messieurs, qui, en fait, n’étaient pas des adeptes de la marche à pied, décidèrent donc de se sédentariser, à l’instar de leurs voisins de la vallée du Rhône ou des plaines danubiennes. C’est en effet depuis ces régions que se répandirent aux pieds du Jura les nouveaux modes de vie dits néolithiques. On se mit à construire des villages, parfois en bord de lac, à développer l’élevage et à pratiquer l’agriculture à petits pas, ni intensive, ni extensive. Mais le nomadisme n’a pas totalement disparu : il resurgit cycliquement, pendant la belle saison, et de nombreux campements estivaux s’érigent alors sur les bords des mers, des océans et des rivières, la pêche au soleil étant plus facile que la chasse et permettant de longues siestes.

Mais, ériger des villages, c’était aussi offrir des cibles statiques et bien visibles aux antagonistes. En l’absence de cartes géographiques, faute de papier, les espions des deux bords se mirent à définir l’emplacement des villages ennemis en se basant sur les étoiles. Ils essayèrent parfois de dresser des pierres, des statues-menhirs, pour s’aider dans leurs raisonnements : pour résoudre les fastidieux calculs de trajectoires, rien ne vaut un support matériel, certains calculs mentaux devenant trop complexes. Mais, il fallait aussi compter avec le mouvement des astres ; un certain temps s’écoula et les menhirs se multiplièrent jusqu’à ce que tout soit précis. Les archéologues ont retrouvé des ensembles de menhirs à Yverdon, à Concise, à Vaumarcus à Bevaix, sur les bords du lac de Neuchâtel, mais ils n’ont toujours pas bien compris la disposition des pierres dressées les unes par rapport aux autres au sein de chaque ensemble et échafaudent toutes sortes de théories.

  Plan de l'ensembles des menhirs d'Yverdon. (Extrait de Voruz, 1992)

Ainsi au Néolithique, parfois résultat du hasard, de la bonne disposition des constellations, d’un bon coup de vent ou de calculs plus justes qu’attendus, des flèches enflammées, tel des météorites, survolaient les crêtes jurassiennes et retombaient sur les toits de chaume, de paille, de joncs ou d’écorce des maisons des adversaires. Si, par malheur, le vent soufflait (dans le bon sens ou le mauvais sens selon l’opinion de l’observateur), tout un village pouvait en quelques heures être réduit en cendres d’autant plus que la plupart du temps les maisons étaient construites très proches les unes des autres, comme dans certains lotissements ouvriers aujourd’hui. Lorsque l’incendie faisait rage, les lanceurs des flèches enflammées, voyant les lueurs dans la nuit par-dessus les montagnes, organisaient aussitôt une grande fête pour s’auto-congratuler.

On retrouve aujourd’hui au bord des lacs, de part et d’autre du Jura, des couches épaisses de charbons de bois avec des vestiges d’outils partiellement carbonisés et des pots en terre cuite boursouflés par la chaleur, signatures de ces actes barbares. Par exemple, à Auvernier, vers l’ancien port, sur les bords du lac de Neuchâtel, un village fut ravagé par les flammes dans les années 3780 avant J.-C. environ. C’est loin d’être un cas isolé. Les lacs de Chalain et Clairvaux, sur l’autre flanc du Jura en ont aussi livré.

Les Suisses avaient d’ailleurs encore l’habitude au XXe siècle après J.-C. de faire de grands feux le 1er août de chaque année, en souvenir de ces catastrophes qui se répétèrent moult fois. Aujourd’hui, ils ont tendance à faire comme leurs ennemis de l’autre côté de la chaîne montagneuse, qui eux fêtent le 14 juillet, en manifestant au moyen de grandioses feux d’artifice. Parfois même, on en profite pour mettre « malencontreusement » le feu à d’anciennes fermes devenues encombrantes.

Mais ces incendies de villages n’avaient aucune incidence à plus longue échéance : on reconstruisait vite, souvent juste à côté ou un peu plus loin. Parfois même, on en profitait pour émigrer dans la baie voisine. Il est vrai que tous les déchets étaient jetés autour des maisons et que l’on ne s’éloignait pas trop pour déféquer. Les fumiers lacustres envahissaient les ruelles. En été, par basses eaux, les odeurs étaient parfois pestilentielles.

En fait, les incendiaires faisaient, sans le savoir, œuvre de salubrité publique. Aujourd’hui encore, tout autour des lacs jurassiens, on a dû installer des stations d’épuration.

Sources :

Pétrequin A.-M. et P. Le Néolithique des lacs. Préhistoire des lacs de Chalain et de Clairvaux (4000 – 2000 av. J.-C.). Paris, Errance, 1988, 288 p. (Collection des Hespérides).
Stoeckli W. E., Niffeler U. Gross-Klee E. (dir). La Suisse du Paléolithiquie à l’aube du Moyen-Age. Vol. SPM 2, Néolithique. Bâle, Société suisse de Préhistoire et d’Archéologie, 1995, 360 p.
Voruz J.-L et al. . Hommes et Dieux du Néolithique ; les statues-menhirs d’Yverdon. Annuaire de la Société suisse de Préhistoire et d’Archéologie, 75, 1992, p. 37-64.

 

© Schiffon, Lons-le-Saunier 2014

4e épisode (à suivre)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'ours du Bichon

Extrait de Morel 1998, photo Y. André

 

 

 

Les outils en silex de l'Homme du Bichon

Extrait de Morel 1998, photo Y. André

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